Vertigo – Sueurs Froides en français – 1958, avec James Stewart et Kim Novak, constitue, on le sait, l’un des films « séminaux » d’Alfred Hitchcock (avec La Mort aux trousses, Les Oiseaux, Fenêtre sur cour, Psychose… en fait déjà beaucoup de films pour un seul cinéaste…). Le film s’ouvre sur une poursuite sur les toits de San Francisco : Deux policiers coursent un malfrat ; John Fergusson, notre héros, se rate lors d’un saut ; suspendu dans le vide, il fait une crise d’acrophobie (de vertige, donc) ; son collègue vient le secourir mais bascule dans le vide. John, rongé par la culpabilité, démissionne.

Il est quand même question de vertige dans ce film
Nous le retrouvons quelques temps plus tard. Un ancien ami de l’Université, récemment revenu à San Francisco, le contacte pour lui confier une mission de surveillance de sa femme, Madeleine. Non non, ce n’est pas ce que tu crois, aucun adultère là-dessous, nous filons le parfait amour, mais on en veut à sa vie, et, tu ne me croiras pas, c’est quelqu’un de mort qui, en la possédant, veut la pousser vers la mort. Huh. On a du mal à y croire effectivement. D’ailleurs John n’y croit pas. Du moins au début.

Sortant de chez elle, Madeleine, et sa Jaguar, verte, naturellement, comme tant d’éléments dans le film.
De possession, à tous les sens du terme, et de hantise, à tous les sens du terme là encore, il sera donc fortement question dans Vertigo. D’ailleurs, la nouvelle qu’adapte Hitchock ici, de Boileau-Narcejac, s’intitule D’entre les morts. Je me souvenais assez bien de l’intrigue, et l’attendant, j’ai été d’abord effectivement marqué par la façon (ou plutôt les diverses manières) dont Madeleine apparait (et parfois disparait) dans le champ : à travers la multiplication des cadres dans le cadre dans le restaurant, circulant à pied ou en voiture dans les rues de San Francisco, depuis le fond du champ de la résidence où elle habite…

Madeleine apparaît, surgissant du fond, de cadres dans le cadre
Un personnage souvent ancré à l’arrière-plan, d’ailleurs, qu’elle habite, ou traverse, dans un sens ou un autre, avant d’en surgir, comme pour s’en extraire – mais la femme peut-elle vraiment occuper le premier plan autrement que comme fantasme ou fiction ? – entretenant un flou potentiel, une forme d’indécidable qui ménagent autant d’occasions de préparer la deuxième partie du film, celle où l’on croit l’apercevoir, la revoir.

Dans la deuxième partie du film, quand Scottie croit reconnaitre Madeleine partout où il va – et Kim Novak comme support cinématographique de ces fantasmes.
Bien évidemment, notre héros, en filant la jeune épouse, va en tomber amoureux. S’engage une relation à mesure que se déploie ce qui apparaît comme un mystère oscillant entre le fantastique et la démence – Madeleine bascule vers une autre personnalité qui se révèle être une ancêtre, Carlotta Valdes, dont on apprend qu’elle s’est suicidée de désespoir à 26 ans, l’âge de Madeleine précisément.

Madeleine, sous l’emprise de Carlotta.
Double hantise donc à combattre pour notre héros : celle du passé, avec l’aïeule qui en veut à celle qu’il aime, et celle du présent, l’ombre du mari qui plane quand même un peu, d’autant que c’est lui qui l’a engagé, en pleine confiance, pour surveiller sa femme. Pour posséder Madeleine, il faut donc s’opposer au fait qu’elle soit possédée par les autres.

Zoom sur un chignon-vortex proprement vertigineux…
Mais finalement, John – Scottie pour les intimes – voit la belle lui échapper. Cœur brisé et grosse dépression, jusqu’à ce que, des mois plus tard, il ne croise dans la rue, en la personne d’une petite vendeuse, le sosie de Madeleine – c’est la deuxième partie du film. Il aborde Judy, lui explique son histoire, elle pense à une drôle de drague, mais pourquoi pas. Et c’est là que le film bascule dans autre chose, vertige pour le spectateur : je ne me souvenais pas que John se révélait aussi problématique, et même détestable.

Judy et ses collègues, croisée dans la rue. Avec ce vert, toujours ce vert qui l’environne, et qu’on retrouve plus tard dans les scènes de la chambre d’hôtel, baignée par la lumière verte du néon « Empire »:

Alors oui, hantise, encore, avec cette sorte de fantôme surgi de nulle part qui captive John et dont il va tenter de s’emparer en retour. Mais surtout un personnage qui se révèle une sorte de Norman Bates d’avant les évènements de Psychose, totalement obsédé par une figure disparue, et qui pousse la jeune Judy à épouser son désir : il l’habille exactement comme Madeleine, l’emmène là où il l’avait vue la première fois, lui impose de se teindre les cheveux (retour par la force de la blonde hitchcockienne), jusqu’à plus soif d’un fantasme qui se brise finalement sur la réalité : le retour du réel prend la forme d’un collier qui précipitera le drame final.

Une séquence « Pretty Woman » qui met sacrément mal à l’aise
Voilà donc : le personnage de Scottie est épouvantablement dérangeant – en plus d’être dérangé – dans cette deuxième partie du film. Car Judy, profondément éprise de Scottie, accepte peu à peu ses différentes lubies, ses demandes, espérant à chaque fois que cela le contentera, suffira pour qu’ils puissent être heureux – comme au début de leur relation lui rappelle-t-elle à un moment. Mais cela ne suffit jamais, il en faut toujours plus à John. Schéma connu. Et chaque étape est rapidement dépassée par la suivante, effaçant un peu plus Judy au profit de Madeleine suscitant à chaque fois malaise, tristesse et peur chez la jeune femme.

Un verre d’alcool, « comme un médicament », pour faire passer l’emprise masculine.
Ainsi c’est bien la domination, par la violence, des hommes sur les femmes qui se donne à voir dans cette deuxième partie du film. Les hommes, qui ont, sur les femmes, pouvoir et liberté comme l’explique au début du film le libraire que rencontre John pour comprendre l’histoire de Carlotta Valdes. Et revoir Vertigo aujourd’hui, c’est sans doute être sensible à une autre forme de possession, non pas tant celle des morts sur les vivants – car tout ceci n’est jamais qu’une fable, que l’on se crée tout seul ou qu’on se laisse imposer par les autres – mais bien celle des hommes sur les femmes, violente, totale, et sans merci, dans une pure mécanique de prédation.

Et à la fin, la force, pour contraindre.
