Deux adolescents amoureux entament une romance, un été, au Japon. Mais la jeune fille révèle au jeune garçon un secret : son vrai moi, dont elle ne serait que la doublure, résiderait dans une Cité ceinte de hauts murs infranchissables. Une Cité hors de notre réalité, que seul un désir absolu permet d’atteindre. Puis la jeune fille disparaît, laissant le garçon comme éteint, vacant autant que vaquant toute une vie durant. Jusqu’à ce que soudain les portes de la Cité lui sont enfin ouvertes.
Dernier roman de Haruki Murakami (Kafka sur le rivage, 1Q84, La Fin des temps…), La Cité aux murs incertains se structure en trois parties de longueurs inégales, mais toutes racontées par le même narrateur, à peu près. La 1e partie alterne entre la réalité et le merveilleux, entre d’une part le récit d’un amour adolescent et absolu avec une jeune fille dont le « vrai moi » habiterait dans une Cité fortifiée, hors du temps et de la réalité, avec d’autre part l’entrée, bien des années plus tard, du narrateur dans cette cité pour y devenir un liseur de rêves et retrouver la jeune fille. La 2nde partie narre le retour dans la réalité du héros et la 3e se déroule dans la Cité, et prolonge et paraît clore les 2 premières.
Pourtant, je dis prolonge mais chaque partie s’achève par un suspens auquel ne répond pas réellement, ou que très partiellement, la partie suivante. C’est assez déroutant, comme s’il y avait un caractère tendrement déceptif du récit qui était affirmé, mettant en relief avant tout ce sur quoi ouvre le nouveau tour pris par chaque partie, qui refuse, et c’est bien normal après tout, de répondre à ce à quoi elle fait suite.
Si l’on est en plein – c’est presque explicitement affiché – dans la veine du réalisme magique, c’est vraiment l’entre-deux (et son envers, le double) ainsi que la hantise qui constituent les enjeux centraux de ce roman. Les seuils, démultipliés, sont sans cesse interrogés, les ombres séparées puis confondues aux corps, les échos aussi nombreux que diffractés. Tout ceci pour poser une zone grise où l’on peine à distinguer les vivants et les morts, le passé ressassé oblitérant toute perspective future pour imposer un présent en suspens où seule la répétition du même semble pouvoir advenir.
On y retrouve également de nombreux thèmes et motifs chers à l’auteur (le roman lui-même est une réécriture d’une nouvelle de début de carrière, ayant elle-même servie de cadre à l’écriture de La Fin des temps si l’on en croit la postface), comme le jazz, la cuisine de célibataire, les livres et, bien sûr, les rêves. Le caractère topographique s’avère très marqué, entre la Cité fortifiée dont le plan constitue un pan d’intrigue et la ville de montagne servant de décor à la 2e partie du roman.
Mais ce sont certains espaces intimes, comme la petite pièce du sous-sol à l’odeur de bois de pommier, ou certains personnages marginaux comme M. Koyasu ou ma dame du café qui me resteront en mémoire, sans doute davantage même que les licornes au pelage doré, emblème de l’onirisme mais en fin de compte élément de simple arrière-plan. La lecture a été belle, j’ai eu plaisir à retrouver l’univers de Murakami, mais j’ai été moins enchanté, ou envoûté, par ce roman que par ses oeuvres antérieures, peut-être du fait d’une certaine disparition des corps, peut-être parce qu’à force d echercher ce qui se désincarne le récit se trouve parfois comme manquer de chair.

